Bon ou mauvais français: nos chroniqueurs ont-ils toujours raison?
par Pierre Calvé, Ph.D. (linguistique)
www.pierre-calve.blogspot.com
M. Guy Bertrand, chroniqueur linguistique à la première chaîne de Radio-Canada, disait récemment, dans une de ses fameuses "capsules" portant sur la qualité de la langue, que l'expression avoir hâte aux vacances, bien que "pas franchement condamnable", devrait être évitée parce que considérée comme régionale et qu'on devrait lui préférer des tournures telles que J'ai hâte que les vacances arrivent ou encore Vivement les vacances!
Il est temps de remettre les pendules à l'heure devant ce type de remarque portant sur des usages parfaitement acceptables en français et implantés depuis belle lurette dans nos mœurs linguistiques. J'ai donc passé en revue le livre de M. Bertrand intitulé 400 capsules linguistiques (Lanctôt 2006), de même que celui de son confrère de La Presse, M. Paul Roux, intitulé Lexique des difficultés du français dans les médias (La Presse 1997). J'ai aussi consulté le site internet de M. Bertrand (Le français au micro à radio-canada.ca), de même que le blogue de M. Roux, à cyberpresse.ca.
Même si les précisions et corrections proposées par ces chroniqueurs sont généralement opportunes, il est clair qu'ils ont beaucoup de difficulté à accepter certaines particularités du français québécois, et qu'il n'existe vraiment pour eux qu'un seul "bon français", lequel correspond au français standard ou soutenu qu'ils sont chargés de défendre dans leurs médias respectifs. Leurs recours fréquents à des énoncés comme "En français moderne, on dit…" ou "Dans le reste de la francophonie, on dira plutôt…" montrent aussi qu'ils ferment les yeux sur le fait que toutes les régions françaises du monde, incluant les différentes régions de l'hexagone, possèdent leurs propres régionalismes, leurs archaïsmes, leurs emprunts, leurs variétés familières et populaires, et ce à l'instar de toute langue le moindrement diversifiée géographiquement et socialement.
Voici donc un relevé de certains problèmes que j'ai découverts dans les ouvrages ou sites en question. Les exemples sont accompagnés, entre parenthèses, des formes jugées plus correctes par l'un ou l'autre des chroniqueurs.
Tout d'abord, les auteurs ont une telle phobie des anglicismes (laquelle n'est tempérée que par leur respect presque inconditionnel de ceux qui ont été adoptés outre-Atlantique) qu'ils rejettent sans discernement des usages parfaitement intégrés à notre patrimoine linguistique. Pourquoi donc remettre en question biscuit soda (craquelin), chaise roulante (fauteuil roulant), autobus scolaire (autobus d'écoliers) vente de garage (braderie), papier de toilette (papier hygiénique) alors qu'ils défendent à grand renfort d'arguments plus ou moins discutables des emprunts directs comme challenge, weekend, sponsor, stand, ticket, briefer, designer et le fameux parking qui, contrairement à ce que dit M. Roux, s'intègre très mal à notre langue, et orthographiquement et grammaticalement et phonétiquement? Le biscuit soda fait autant partie de notre bagage culinaire que la soupe aux pois et je suis certain qu'il ne viendrait pas à l'idée de M. Roux de demander aux Alsaciens de trouver un mot d'origine française pour remplacer leur choucroute (déformation de sauerkraut). Et, dans notre vocabulaire, le mot craquelin qu'il propose en remplacement dudit biscuit est un terme générique, au même titre que notre familier breuvage, auquel peut difficilement se substituer le mot boisson, associé comme on sait à l'alcool. Pour ce qui du papier de toilette, il aurait suffi de dire qu'il appartient à la langue familière et, pour être honnête, qu'il est à ce niveau au moins aussi acceptable que le fameux papier-cul de nos chers cousins!
Parmi les anglicismes (en particulier les calques) remis injustement en question, on retrouve beaucoup d'expressions idiomatiques passées à l'usage courant, totalement francisées sur le plan formel, et dont l'origine, aux yeux des usagers, s'est perdue dans la nuit des temps: avoir le dos large, parler à travers son chapeau, se traîner les pieds, s'en sortir par la peau des dents… Dans le cas de l'expression avoir des squelettes dans son placard, M. Bertrand dit que cette expression "…n'est pas recommandée à cause de son manque de limpidité, et ce même si elle se trouve dans les dictionnaires". Il me semble que, par définition, une expression idiomatique ne peut être interprétée littéralement et que s'asseoir sur ses lauriers ou dire pis que pendre ou se faire passer un sapin n'ont aussi de sens que pour les initiés!
Un autre problème touche le rejet de tournures familières sous prétexte qu'elles constituent des impropriétés, des barbarismes ou autres entorses à la grammaire: barrer (verrouiller), pareil (quand même), téléphone (appel téléphonique), stationnement (parc de stationnement), c'est pas pire (pas mal), un dix dollars (un billet de dix dollars…), avoir de la misère (du mal), partir le chauffage… Ce qu'on semble oublier ici, c'est que le français pullule d'impropriétés qui, telles que barrer, ont été conservées par l'usage même si leur sens littéral original s'est estompé: manufacture, plomberie, chauffeur, ébéniste, épicerie… Quant aux "barbarismes" pareil ou pas si pire (le mot barbarisme lui-même, à bien y penser, est une impropriété!), ils sont parfaitement intégrés à notre usage familier et leur utilisation en tant qu'adverbes n'est pas plus condamnable que celle de fort, de court ou de mal dans travailler fort, couper court ou parler mal. De plus, des tournures métonymiques telles que j'ai eu un téléphone de Roger, j'ai de la misère, j'ai trouvé un stationnement, ou un syllepse comme as-tu un dix piastres, sont tout à fait normaux en langue parlée courante et on retrouve leurs équivalents dans je prendrai un Perrier, j'ai lu un Zola, on a joué un 18 trous et elle avait l'air contente. Enfin, l'expression partir le chauffage, ou l'auto ou le lave-vaisselle…, représente le même type de phénomène (l'ellipse de faire) que dans les expressions couler un navire et descendre un avion, pourtant acceptées en français standard.
Cette vision idéalisée, monolithique, aseptisée, dont font souvent preuve les chroniqueurs aboutit aussi au rejet pur et simple de mots ou tournures qui, tout en étant particuliers à notre usage, sont tout à fait acceptables en français, pour peu qu'on en respecte le niveau de langue ou le contexte d'emploi. Trop souvent les auteurs corrigent des tournures appartenant à la langue familière, pour les remplacer par des équivalents stylistiquement neutres et de niveau soigné, comme si seul ce dernier niveau convenait à toutes les situations. Manger une volée, c'est de valeur, c'est tout croche, une run de lait, ils vont y goûter, en amour avec, chiquer la guenille, piastre, condo, pantoute … font partie des nombreux mots et expressions ainsi remis en question. M.Bertrand, dans une de ses chroniques radiodiffusées, s'efforçait d'ailleurs de trouver un équivalent à la pittoresque run de lait d'un groupe d'artiste, semblant ignorer la force évocatrice de cette tournure familière (et le clin d'œil entendu de ceux qui s'en servent, même en langue "surveillée") pour tout Québécois qui a eu à prendre le train ou l'autobus "local" pour rentrer dans son village après une session universitaire.
Lors de sa participation à l'émission canadienne Tout le monde en parle, l'automne dernier, Thierry Ardisson, l'animateur de la défunte émission française du même nom, a trouvé moyen en quelques minutes de parsemer son discours des mots flingue, gonzesse, basiquement, godasse, flippé, people, pognon, torché et bourré (au sens de saoul). Il avait bien compris qu'il avait affaire à une émission où tous les niveaux de langue étaient permis et je serais curieux de savoir si nos préfets de discipline feraient à cet illustre Français les mêmes leçons qu'il nous font face à l'usage de tels régionalismes de niveau familier, voire populaire.
Parmi les autres problèmes découverts lors de ma petite enquête, je dois mentionner une certaine confusion entre les niveaux familier et populaire (le fameux "joual"), l'épithète d'archaïsme accolée à des mots bien vivants comme pantoute, garrocher, enfarger, sou (comme dans machine à sous)…, de même que les nombreuses incitations à remplacer des mots de chez-nous par leurs équivalents "français": viaduc (saute-mouton), kiosque (au sens de stand!), condo (copropriété), coutellerie (ménagère!), chenillette (déneigeuse), cuiller à thé (petite cuiller), peinturer (peindre)…. Je suppose qu'il nous faudra aussi apprendre à dire gant de toilette (débarbouillette), shopping (magasinage), moufles (mitaines), congère (banc de neige), fraiseuse (souffleuse) et cette ineffable névasse proposée par M. Bertrand pour remplacer notre bonne vieille sloche!
Comme disait Grandjouan, "Pour garder une langue pure, il n'y a qu'un seul moyen: la tuer et l'empailler. Seules sont pures les langues mortes."