dimanche 8 janvier 2012

L'anglais intensif: pour un débat plus éclairé

L’anglais intensif : pour un débat plus éclairé 
Par Pierre Calvé (La Presse, mars 2011)
Voici quelques faits difficilement contestables :
1.  L’enseignement d’au moins une langue seconde est partie intégrante de tous les programmes scolaires du monde, au même titre que les mathématiques, l’histoire ou la géographie. Et la  langue seconde la plus enseignée dans le monde est l’anglais, dont l’utilité, en tant que lingua franca, n’est plus à démontrer. De plus, il a été scientifiquement établi que les personnes bilingues ont tendance à être moins ethnocentriques, xénophobes et profitent souvent de plusieurs avantages sur le plan cognitif. 
2. Une langue est avant tout un outil de communication, et l’étudier sans arriver à la maîtriser convenablement est une perte de temps. Or l’histoire nous a appris, et de nombreuses expériences sur le terrain l’ont confirmé, qu’enseigner une langue de façon intensive, et avant l’adolescence, est beaucoup plus efficace que l’enseignement traditionnel, à raison de quelques minutes par jour, étalées sur plusieurs années. Ce n’est qu’une fois franchi, dans le cadre d’un programme intensif, le « seuil du bilinguisme fonctionnel », qu’on peut efficacement, par des approches plus traditionnelles, perfectionner cette compétence, tant sur le plan oral que sur celui de l’écrit. 
3. On ne perd pas sa langue maternelle parce qu’on est bilingue ou parce qu’on la saupoudre de mots empruntés d’une autre langue (sur ce point les Québécois unilingues peuvent employer autant de mots anglais que les bilingues, à cette différence près que bien souvent ils n’en sont pas conscients). Une langue disparaît parce que ses espaces vitaux (famille, école, quartiers…) et ses fonctions propres (travail, loisirs…) disparaissent un à un, et ceux qui « passent à l’autre langue » sont ceux qui subissent de telles conditions. Les francophones ne se mettront pas à parler anglais entre eux parce qu’ils sont bilingues… ».
4. Cela étant dit, il est très important, dans un contexte nord-américain, que des mesures, telles que la loi 101 et certaines politiques d’immigration, soient adoptées afin de favoriser le maintien des conditions devant permettre au français de survivre et de s’épanouir.  Il ne faut toutefois pas succomber à la tentation de la protection à outrance, au point par exemple d’interdire à des étudiants adultes de choisir l’institution de leur choix. 
5. Ce n’est pas un semestre d’anglais intensif qui va accentuer les faiblesses des étudiants en français ou nous empêcher d’y remédier. Autant il est essentiel de revoir nos approches à l’enseignement de l’anglais, autant il serait important de revoir non seulement l’enseignement de la langue maternelle, mais ce monstre qu’est devenu tout à fait artificiellement notre système orthographique, lequel monopolise une partie disproportionnée du temps d’apprentissage des diverses compétences en langue maternelle (dont l’expression efficace des idées, au moyen d’un vocabulaire riche et au niveau de langue approprié, n’est pas la moindre),
6. Il est évident qu’une telle approche intensive devra être implantée avec discernement, et sans doute progressivement, selon les types de clientèles scolaires (immigrants, apprenants déjà bilingues…) et selon les disponibilités quant aux enseignants, dont on devra exiger non seulement une bonne connaissance de l’anglais, mais aussi une formation adéquate en ce régime pédagogique bien particulier.
7. Enfin, il est inacceptable que les véritables spécialistes de ce type de programme, ceux qui ont sans doute conseillé le gouvernement dans cette importante décision, laissent toute la place sur la scène publique à des gens qui, tout en étant bien intentionnés, n’ont aucune connaissance approfondie des nombreuses études et expériences effectuées, ici et ailleurs, quant à l’efficacité, à la mise en œuvre et  aux implications de tels programmes.


jeudi 5 novembre 2009

Pourquoi font-ils tant de fautes?

Pourquoi font-ils tant de fautes? (Le Droit,  La Presse, 24 sept. 09)

Pierre Calvé, Ph.D. (linguistique) - http://pierre-calve.blogspot.com/

En tant que professeur à l’Université d’Ottawa pendant 32 ans, j’ai eu à lire et corriger de nombreux textes rédigés dans l’une ou l’autre des deux langues officielles. J’ai aussi livré à l’intention des futurs traducteurs un cours intitulé Grammaire et stylistique comparées du français et de l’anglais. J’ai enfin, en tant que linguiste et doyen de la faculté d’éducation, participé à de nombreux débats concernant l’évaluation formelle de la qualité de la langue maternelle des étudiants des deux groupes linguistiques, compte tenu du fait que le problème semblait toujours plus aigu chez les francophones (dont de nombreux Québécois) que chez les anglophones.
Il serait peut-être bon, dans le débat entourant la piètre qualité du français écrit des futurs enseignants (et à vrai dire des étudiants francophones en général), de se demander pourquoi nos voisins anglophones ne passent pas leur temps à déchirer publiquement leur chemise devant les difficultés de leurs propres étudiants.
Au-delà de certaines différences culturelles quant à la perception qu’ont les deux groupes linguistiques de ce qu’est vraiment le bon usage de leur langue, il existe entre les deux codes orthographiques en particulier une différence si énorme qu’elle explique à elle seule une bonne part des difficultés des francophones, par rapport aux anglophones, dans la maîtrise de leur langue écrite. Il s’agit de ce qu’il est convenu d’appeler l’orthographe grammaticale, qui touche les innombrables suffixes dont on affuble les mots français pour exprimer des catégories telles que le genre, le nombre, le temps, le mode, la personne... Les fameuses règles d’accord du participe passé (il y en a plus de cinquante dans Grevisse) font partie de ce système, dont la complexité est tout à fait disproportionnée par rapport à son utilité véritable dans la chaîne de communication.
En anglais, les suffixes grammaticaux, en plus d’être beaucoup moins nombreux qu’en français, sont toujours prononcés, ce qui est bien loin d’être le cas en français, et c’est ce qui explique une bonne partie des difficultés des francophones. Les règles d’accord du participe passé n’existent tout simplement pas en anglais, et en français elles sont inexistantes dans la grande majorité des énoncés oraux. Dans les exemples suivants, la langue parlée ne fait aucun accord et la clarté du message ne s’en porte pas plus mal: les pommes que j’ai mangées; des pommes, j’en ai mangé; les violons que j’ai entendus jouer; les mesures qu’il a voulu prendre; les gens qui se sont vu refuser l’entrée. Dans la phrase Toutes ces belles jeunes filles chantent , tous les mots écrits portent la marque du pluriel, alors que seul le démonstratif ces l’exprime à l’oral. En anglais, dans la phrase équivalente All these beautiful young girls sing, seul le démonstratif these et le mot girls portent la marque du pluriel et dans les deux cas, elle se prononce.
Les efforts de simplification de l’orthographe lexicale (qui touche d’abord le noyau du mot: les consonnes doubles, les accents, les traits d’union…) sont très louables, mais il faudrait s’attaquer de front à ce fouillis qu’est l’orthographe grammaticale si on voulait vraiment économiser du temps et des efforts consacrés à ce sous-système linguistique au profit de l’enseignement de la capacité à organiser et formuler clairement ses idées et les exprimer dans un vocabulaire riche et diversifié, adapté aux exigences de la communication.
Mais tant qu’il n’y aura pas une prise de conscience concertée du problème (qui devrait se faire selon moi dans une perspective globale de réforme en profondeur du système orthographique, comme l’ont fait les Allemands, les Espagnols…), on continuera comme je le fais sans doute ici à prêcher dans le désert, à subir l’esclavage des idées reçues, à blâmer les enseignants, leur formation, la réforme, les manuels scolaires, les étudiants... et à préférer corriger des fautes plutôt que simplifier notre orthographe.



vendredi 30 octobre 2009

Pourquoi font-ils tant de fautes (2e version)?

Pourquoi font-ils tant de fautes (2e version)?
Par Pierre Calvé
http://pierre-calve.blogspot.com/
En gros parce que notre système orthographique est extrêmement, artificiellement et inutilement compliqué; parce qu’il a été développé par et pour une élite intellectuelle aux préoccupations plus humanistes que pragmatiques; parce qu’il est en retard de plusieurs siècles sur la langue parlée; parce que, dans sa forme actuelle, il faut passer plus de temps à étudier l’outil lui-même que ce à quoi il est destiné; parce que l’école n’a plus les moyens de ses ambitions; parce que connaitre tous les caprices de l’orthographe traditionnelle n’est pas perçu comme une priorité par bien des jeunes gens qui se satisfont des raccourcis du clavardage; parce que les outils traditionnels d’enseignement de l’écrit sont périmés et inefficaces; parce que, pour bien écrire, il faut aimer lire et écrire, et parce que les francophones préfèrent pester contre les fautes plutôt que simplifier leur orthographe.
Dans la vie, certaines choses sont intrinsèquement complexes et il ne viendrait à l’esprit de personne de demander par exemple à un mathématicien de rendre ses formules algébriques plus accessibles au commun des mortels. L’orthographe française n’a absolument pas à être aussi complexe pour accomplir efficacement ses fonctions, mais il faudrait qu’on se résolve à la voir plus comme instrument que comme monument et qu'on ait collectivement le courage de prendre les mesures qui s’imposent, quoi qu’en disent les nostalgiques, les étymologistes, ou ceux qui croient que la beauté et la richesse d’une langue résident d’abord dans sa forme, puis dans son contenu.
Contrairement à la langue parlée, qui vit et évolue naturellement, selon ses propres lois, en se nettoyant au fur et à mesure de ses redondances, la langue écrite est une pure invention, façonnée, rafistolée au cours des siècles par une foule d’intervenants et charriant avec elle ses états antérieurs, réels et imaginaires, et les humeurs de chaque époque. L’anglais et l’allemand ont fini par se débarrasser des suffixes devenus muets et ils ne s’en portent pas plus mal. En français, non seulement on les a conservés, on en a rajouté, tels ces infernaux accords du participe passé avec avoir, inexistants pour la plupart dans la langue parlée. J’inviterais d’ailleurs le lecteur à remplacer, s’il y a lieu, dans la phrase suivante, les tirets par les lettres manquantes, puis à s’imaginer en train d’expliquer les règles pertinentes à un jeune apprenant ou à un immigrant qui tente de s’approprier notre langue: Des mots que j’ai cru_ savoir épel_ se sont retrouv_  écri_ incorrectement dans mon texte, except_  bien sûr ceux que j’ai pu_ par chance bien orthographier.  Et dire que la langue parlée ne s’embarrasse d’aucune de ces embuches sans pour autant mettre en danger la clarté du message! Et dire que mon édition du Grevisse contient plus de cinquante variantes (incluant les exceptions) de ces fameuses règles.
Pour bien écrire le français, il faut maitriser plusieurs sous-systèmes dont l’orthographe lexicale (celle du noyau, de la partie invariable des mots: oiseau, écureuil, printemps, coeur, chrysanthème…), l’orthographe grammaticale (dont les innombrables suffixes, la plupart muets ou différents en langue parlée, marquant l’accord, le genre, le nombre, le mode, le temps, l’aspect, la personne….), la syntaxe (la construction des phrases), le discours (l’agencement des idées, des phrases dans un texte), la ponctuation, le genre et le style (narratif, argumentatif, administratif, épistolaire, poétique…), le vocabulaire (savant, technique…).
Or une proportion tout à fait démesurée du temps d’instruction doit être consacrée aux caprices, aux incohérences et aux exceptions des deux premiers sous-systèmes, de sorte qu’il ne reste plus assez de temps pour apprendre la maitrise des autres et, bien évidemment, pour s’exercer à produire des textes écrits aux contenus riches, précis, cohérents et adaptés aux différentes fonctions de l’écriture, ce qui est le but et la raison d’être de tout le système.
S'il est vrai que l’anglais partage avec le français de nombreuses incongruités sur le plan de l’orthographe lexicale, son orthographe grammaticale est infiniment plus simple que la française, ce qui explique en bonne partie le fait que les anglophones passent beaucoup moins de temps que nous à déplorer, et à afficher, la faiblesse de leurs étudiants en orthographe. L’anglais contient très peu de suffixes grammaticaux (aussi appelées désinences, flexions…) différents, et ceux qu’il contient se prononcent, ce qui en facilite grandement l’apprentissage. Le français en contient naturellement plus que l’anglais, il est vrai, mais il pourrait se débarrasser d’un très grand nombre de formes superflues qui sont la cause d’innombrables erreurs et qui ne font rien, en passant, pour rendre le français aussi attrayant que l’anglais au yeux des étrangers.
Les propositions actuelles de rectifications de l’orthographe, aussi louables soient-elles, ne portent, bien timidement il faut dire, que sur l’orthographe lexicale, laquelle aurait bien besoin elle aussi d’une sérieuse cure d’amaigrissement. Mais devant l’incroyable résistance qu’ont toujours reçue les suggestions de réforme en profondeur de l’orthographe, c’est sans doute pour le moment la seule façon de procéder. Sauf qu’un jour ou l’autre, à moins de se complaire indéfiniment dans le présent état de masochisme collectif, à moins de toujours vouloir jeter le blâme sur l’école, les enseignants, les élèves, l’internet…, il faudra bien regarder en amont, vers l’une des sources principales du problème et agir en conséquence. Il ne s’agit certes pas, comme on pourrait le croire, de construire une orthographe purement phonétique. Compte tenu de l’état actuel du français et du fait que la langue écrite et la langue parlée sont deux réalités bien différentes, il faut plutôt doter les générations futures d’un outil moderne, efficace, en récupérant tout ce qu’on peut de la tradition, mais sans en être l’esclave comme c’est présentement le cas. Et le Québec a déjà une certaine réputation de leadership en matière de langue française…


jeudi 22 octobre 2009

Tintin en "québécois": une autre erreur boréale

Tintin en « québécois » : une autre erreur boréale (Le Droit, 26 oct. 09)
par Pierre Calvé, PhD. (linguistique)
http://pierre-calve.blogspot.com/
Je trouve vraiment déplorable cette publication de Tintin en pseudo-québecois, qui fait encore une fois paraître le français d’ici comme étant une variété inférieure du français parlé et qui trahit selon moi l’esprit et la culture de l’œuvre de Hergé. Le français du Québec comporte les mêmes niveaux de langue que partout ailleurs dans la francophonie et il n’est pas plus juste de l’associer à sa seule variété populaire (là où se trouvent le plus grand nombre de régionalismes) que d’associer le français parisien à l’argot de ses faubourgs (qui fait sans doute moins folklorique et donc moins « vendable »  aux yeux des éditeurs que ce qu’on imagine être la langue de chez nous).
D’ailleurs, d’après les quelques phylactères que j’ai pu voir dans La Presse du 21 octobre dernier, le niveau de langue utilisé par M. Laberge n’est pas vraiment le niveau populaire (ou joual) mais bien le niveau familier. Autrement, le capitaine Haddock, au lieu de dire « Abdallah!...Mon p’tit faisant-coup! J’vas te sacrer une volée! », dirait plutôt quelque chose comme « Abdallah! Viens icitte toé mon petit tabarnac, m’a t’en câlisser une! ». De fait, ce qu’on représente orthographiquement comme du français québécois familier (« mon p’tit… », «…qu’vous pensez t’ça ») n’est bien souvent que la représentation écrite d’un français parlé parfaitement international et standard. C’est le fait de voir de langue parlée sous une forme écrite qui nous trouble et non les ellipses qui passeraient tout à fait inaperçues si elles frappaient nos oreilles plutôt que nos yeux. C’est donc surtout le vocabulaire qui donnerait sa vraie couleur locale au texte, pour peu qu’on ne donne pas l’impression de vouloir en « paqueter » le plus possible dans l’espace disponible et qu’on ne mélange pas trop les genres (d’où sort ce « faisant-coup »?) et les niveaux : « espèce de cave » et « c’te p’tit tannant-là » ne sont pas tout à fait du même niveau de langue, et pourtant on les retrouve dans la même invective du capitaine Haddock.
Cette façon de rendre la langue parlée en orthographe semi-phonétique comporte d’ailleurs l’inconvénient  d’offrir au lecteur un salmigondis d’incohérences et d’erreurs dans la représentation de la langue parlée. Si l’auteur s’est permis de représenter « Que c’est… » par « Quossé…» et « En tous les cas » par « En técas », il aurait pu aussi écrire « Touchzipa » (« Touche-z-y pas) et … « suldos » (« sur le dos »), qui sont tout aussi soudés phonétiquement, sinon syntaxiquement. De même s’il a écrit « te l’dompter,  su l’dos, c’te p’tit… » alors il aurait dû aussi écrire «J’vas t’sacrer n’volée » plutôt qu’éviter toutes les ellipses comme il l’a fait dans cette dernière phrase.
Une telle salade de graphies inventées à qui mieux mieux par l’auteur, un tel cumul de mots et d’expressions supposément typiques de notre langue parlée ne sont certainement pas ce qui aidera les enfants à acquérir par la lecture la maîtrise de l’orthographe (même simplifiée…) et un vocabulaire riche et typique de la langue écrite, même sous forme de dialogues de bandes dessinées.
Enfin, je trouve personnellement que ce type d’adaptation, qui n’est pas à proprement parler une traduction, laquelle se fait typiquement entre deux langues différentes, enlève à l’œuvre sa magie, son exotisme, son « universalité » et sa culture. Il n’y a pas de château de Moulinsart au Québec, et ni le professeur Tournesol, ni Tintin lui-même, à supposer qu’ils soient québécois,  n’utiliseraient le même niveau de langue que le célèbre capitaine!



jeudi 24 septembre 2009

Bon ou mauvais français: nos chroniqueurs ont-ils toujours raison?

Bon ou mauvais français: nos chroniqueurs ont-ils toujours raison?

par Pierre Calvé, Ph.D. (linguistique)
www.pierre-calve.blogspot.com

M. Guy Bertrand, chroniqueur linguistique à la première chaîne de Radio-Canada, disait récemment, dans une de ses fameuses "capsules" portant sur la qualité de la langue, que l'expression avoir hâte aux vacances, bien que "pas franchement condamnable", devrait être évitée parce que considérée comme régionale et qu'on devrait lui préférer des tournures telles que J'ai hâte que les vacances arrivent ou encore Vivement les vacances!

Il est temps de remettre les pendules à l'heure devant ce type de remarque portant sur des usages parfaitement acceptables en français et implantés depuis belle lurette dans nos mœurs linguistiques. J'ai donc passé en revue le livre de M. Bertrand intitulé 400 capsules linguistiques (Lanctôt 2006), de même que celui de son confrère de La Presse, M. Paul Roux, intitulé Lexique des difficultés du français dans les médias (La Presse 1997). J'ai aussi consulté le site internet de M. Bertrand (Le français au micro à radio-canada.ca), de même que le blogue de M. Roux, à cyberpresse.ca.

Même si les précisions et corrections proposées par ces chroniqueurs sont généralement opportunes, il est clair qu'ils ont beaucoup de difficulté à accepter certaines particularités du français québécois, et qu'il n'existe vraiment pour eux qu'un seul "bon français", lequel correspond au français standard ou soutenu qu'ils sont chargés de défendre dans leurs médias respectifs. Leurs recours fréquents à des énoncés comme "En français moderne, on dit…" ou "Dans le reste de la francophonie, on dira plutôt…" montrent aussi qu'ils ferment les yeux sur le fait que toutes les régions françaises du monde, incluant les différentes régions de l'hexagone, possèdent leurs propres régionalismes, leurs archaïsmes, leurs emprunts, leurs variétés familières et populaires, et ce à l'instar de toute langue le moindrement diversifiée géographiquement et socialement.

Voici donc un relevé de certains problèmes que j'ai découverts dans les ouvrages ou sites en question. Les exemples sont accompagnés, entre parenthèses, des formes jugées plus correctes par l'un ou l'autre des chroniqueurs.

Tout d'abord, les auteurs ont une telle phobie des anglicismes (laquelle n'est tempérée que par leur respect presque inconditionnel de ceux qui ont été adoptés outre-Atlantique) qu'ils rejettent sans discernement des usages parfaitement intégrés à notre patrimoine linguistique. Pourquoi donc remettre en question biscuit soda (craquelin), chaise roulante (fauteuil roulant), autobus scolaire (autobus d'écoliers) vente de garage (braderie), papier de toilette (papier hygiénique) alors qu'ils défendent à grand renfort d'arguments plus ou moins discutables des emprunts directs comme challenge, weekend, sponsor, stand, ticket, briefer, designer et le fameux parking qui, contrairement à ce que dit M. Roux, s'intègre très mal à notre langue, et orthographiquement et grammaticalement et phonétiquement? Le biscuit soda fait autant partie de notre bagage culinaire que la soupe aux pois et je suis certain qu'il ne viendrait pas à l'idée de M. Roux de demander aux Alsaciens de trouver un mot d'origine française pour remplacer leur choucroute (déformation de sauerkraut). Et, dans notre vocabulaire, le mot craquelin qu'il propose en remplacement dudit biscuit est un terme générique, au même titre que notre familier breuvage, auquel peut difficilement se substituer le mot boisson, associé comme on sait à l'alcool. Pour ce qui du papier de toilette, il aurait suffi de dire qu'il appartient à la langue familière et, pour être honnête, qu'il est à ce niveau au moins aussi acceptable que le fameux papier-cul de nos chers cousins!

Parmi les anglicismes (en particulier les calques) remis injustement en question, on retrouve beaucoup d'expressions idiomatiques passées à l'usage courant, totalement francisées sur le plan formel, et dont l'origine, aux yeux des usagers, s'est perdue dans la nuit des temps: avoir le dos large, parler à travers son chapeau, se traîner les pieds, s'en sortir par la peau des dents… Dans le cas de l'expression avoir des squelettes dans son placard, M. Bertrand dit que cette expression "…n'est pas recommandée à cause de son manque de limpidité, et ce même si elle se trouve dans les dictionnaires". Il me semble que, par définition, une expression idiomatique ne peut être interprétée littéralement et que s'asseoir sur ses lauriers ou dire pis que pendre ou se faire passer un sapin n'ont aussi de sens que pour les initiés!

Un autre problème touche le rejet de tournures familières sous prétexte qu'elles constituent des impropriétés, des barbarismes ou autres entorses à la grammaire: barrer (verrouiller), pareil (quand même), téléphone (appel téléphonique), stationnement (parc de stationnement), c'est pas pire (pas mal), un dix dollars (un billet de dix dollars…), avoir de la misère (du mal), partir le chauffage…  Ce qu'on semble oublier ici, c'est que le français pullule d'impropriétés qui, telles que barrer, ont été conservées par l'usage même si leur sens littéral original s'est estompé: manufacture, plomberie, chauffeur, ébéniste, épicerie… Quant aux "barbarismes" pareil ou pas si pire (le mot barbarisme lui-même, à bien y penser, est une impropriété!), ils sont parfaitement intégrés à notre usage familier et leur utilisation en tant qu'adverbes n'est pas plus condamnable que celle de fort, de court ou de mal dans travailler fort, couper court ou parler mal. De plus, des tournures métonymiques telles que  j'ai eu un téléphone de Roger, j'ai de la misère, j'ai trouvé un stationnement, ou un syllepse comme as-tu un dix piastres, sont tout à fait normaux en langue parlée courante et on retrouve leurs équivalents dans je prendrai un Perrier, j'ai lu un Zola, on a joué un 18 trous et elle avait l'air contente. Enfin, l'expression partir le chauffage, ou  l'auto ou le lave-vaisselle…, représente le même type de phénomène (l'ellipse de faire) que dans les expressions couler un navire et descendre un avion, pourtant acceptées en français standard.

Cette vision idéalisée, monolithique, aseptisée, dont font souvent preuve les chroniqueurs aboutit aussi au rejet pur et simple de mots ou tournures qui, tout en étant particuliers à notre usage, sont tout à fait acceptables en français, pour peu qu'on en respecte le niveau de langue ou le contexte d'emploi. Trop souvent les auteurs corrigent des tournures appartenant à la langue familière, pour les remplacer par des équivalents stylistiquement neutres et de niveau soigné, comme si seul ce dernier niveau convenait à toutes les situations. Manger une volée, c'est de valeur, c'est tout croche, une run de lait, ils vont y goûter, en amour avec, chiquer la guenille, piastre, condo, pantoute … font partie des nombreux mots et expressions ainsi remis en question. M.Bertrand, dans une de ses chroniques radiodiffusées, s'efforçait d'ailleurs de trouver un équivalent à la pittoresque run de lait  d'un groupe d'artiste, semblant ignorer la force évocatrice de cette tournure familière (et le clin d'œil entendu de ceux qui s'en servent, même en langue "surveillée") pour tout Québécois qui a eu à prendre le train ou l'autobus "local" pour rentrer dans son village après une session universitaire.

Lors de sa participation à l'émission canadienne Tout le monde en parle, l'automne dernier, Thierry Ardisson, l'animateur de la défunte émission française du même nom, a trouvé moyen en quelques minutes de parsemer son discours des mots flingue, gonzesse, basiquement, godasse, flippé, people, pognon, torché et bourré (au sens de saoul). Il avait bien compris qu'il avait affaire à une émission où tous les niveaux de langue étaient permis et je serais curieux de savoir si nos préfets de discipline feraient à cet illustre Français les mêmes leçons qu'il nous font face à l'usage de tels régionalismes de niveau familier, voire populaire.

Parmi les autres problèmes découverts lors de ma petite enquête, je dois mentionner une certaine confusion entre les niveaux familier et populaire (le fameux "joual"), l'épithète d'archaïsme accolée à des mots bien vivants comme pantoute, garrocher, enfarger, sou (comme dans machine à sous)…, de même que les nombreuses incitations à remplacer des mots de chez-nous par leurs équivalents "français": viaduc (saute-mouton), kiosque (au sens de stand!), condo (copropriété), coutellerie (ménagère!), chenillette (déneigeuse), cuiller à thé (petite cuiller), peinturer (peindre)…. Je suppose qu'il nous faudra aussi apprendre à dire gant de toilette (débarbouillette), shopping (magasinage), moufles (mitaines), congère (banc de neige), fraiseuse (souffleuse) et cette ineffable névasse proposée par M. Bertrand pour remplacer notre bonne vieille sloche!

Comme disait Grandjouan, "Pour garder une langue pure, il n'y a qu'un seul moyen: la tuer et l'empailler. Seules sont pures les langues mortes."


Français québécois, français standard: une mise au point

Français québécois et français standard: une mise au point
Par Pierre Calvé, Ph.D. (linguistique)
http://pierre-calve.blogspot.com/
Il est bien dommage de voir certains associer le parler québécois à sa seule variété populaire et laisser croire qu’ailleurs dans la francophonie, tout le monde parle comme Ségolène Royale ou Bernard Pivot. Le français parlé québécois comprend les mêmes niveaux de langue que dans toutes les communautés francophones. On peut représenter ces niveaux de langue comme s’étalant de haut en bas sur une pyramide, au sommet de laquelle trône, seul, le français écrit littéraire, celui des grands classiques, lequel sert de modèle idéalisé de ce que devrait être la langue écrite. Plus on descend dans la pyramide, vers les niveaux de langue dits “soutenu”, “standard”, “familier” et “populaire”, plus la langue varie d’une région francophone à l’autre, comme l’indique l’évasement progressif de la pyramide. Et tout au bas, au niveau “populaire”, se trouvent le plus grand nombre de variantes dialectales du français, celles qu’on pourra facilement reconnaître en se promenant dans les quartiers populaires de Montréal, de Paris, de Marseilles, de Dakar ou de Yamoussoukro…
Pourtant, toutes ces variétés de français partagent à très peu de choses près une même grammaire, une base phonologique et un ensemble de mots dont le nombre dépasse de loin ceux qui sont propres à chaque région. C’est ce noyau commun, phonologique, grammatical et lexical, qu’on peut appeler le “français international”, notion qu’il ne faut pas confondre avec le “français cultivé de Paris”, lequel représente traditionnellement la norme, elle aussi idéalisée, de ce que devrait être la langue parlée. Cette norme est très centralisée en français, si on la compare à d’autres langues de grande diffusion qui, telles l’anglais et l’espagnol, se développent et vivent sans continuellement se référer à la norme de la mère-patrie.
Le niveau standard est une notion relative aux attentes d’une communauté linguistique particulière. Dans notre cas, pour ce qui est de la langue parlée, il s’agit de savoir quel modèle de français est considéré comme acceptable ou souhaitable par les Québécois de la part, entre autres, de leurs enseignants, de leurs politiciens et de leurs journalistes, dans le cadre de leurs fonctions. On s’entend habituellement pour dire que les chefs d’antenne ou les animateurs d’émissions d’affaires publiques de Radio-Canada représentent de bons modèles de ce que devrait être chez nous la norme de ce français parlé “officiel” (plus neutre et moins recherché, ou savant,  que le français “soutenu”). Et quoi qu’en disent certains puristes, le français standard québécois possède suffisamment de particularités, surtout aux niveaux de la prononciation et du vocabulaire, pour qu’on puisse immédiatement le reconnaître parmi toutes les autres variétés de français de niveau équivalent. On trouverait tout aussi ridicule d’entendre Jean Charest se mettre à parler avec l’accent d’un Nicolas Sarkozy que d’entendre nos enseignants dire à leurs élèves qu’on ne peut pas faire ses “d’voirs” en deux « s’condes » et qu’il faut prononcer  “chacun” “chaquin”, “tête” comme “tète”, “pâte” comme “patte”, et ne plus faire la distinction entre les voyelles finales de “aimerai” et de “aimerais”. Et puis ils ne devraient pas avoir à enseigner à dire “moufles”, “basket”, “parking”, “gant de toilette”, email” et tous ces régionalismes hexagonaux au lieu de leurs contreparties québécoises, en plus de résister, comme le fait l’Académie française, à la féminisation des noms de professions.
Pour ma part, ce que je trouve déplorable, ce n’est pas le fait qu’il existe au Québec, comme partout ailleurs, un niveau de langue populaire, mais plutôt le fait qu’on se permette de plus en plus d’utiliser ce niveau là où on devrait s’attendre à un langage un peu plus châtié, et ce de la part de gens qui pourraient très bien, s’ils le voulaient, utiliser un registre plus conforme à la situation. Si la télévision d’état décide, à tort ou à raison, de présenter des émissions populaires comme Les Boys ou Les Bougons, on ne peut reprocher aux comédiens qui y jouent d’utiliser le niveau de circonstance, pas plus qu’on aurait pu reprocher à Séraphin Poudrier ou au Père Gédéon d’imiter l’idiome rural de l’époque.
Par contre, dans une émission comme Tout le monde en parle, où le niveau familier est tout à fait de mise, il est dommage de voir que certains invités s’y permettent un langage populaire, voir grossier ou vulgaire. De même, il semble y avoir un certain snobisme de l’anti-culture, chez certains comédiens ou musiciens qui se méritent un prix lors de galas télévisés, à livrer sans aucune préparation des remerciements incohérents dans un langage qui conviendrait mieux à la rue que devant des milliers de téléspectateurs. Mais il s’agit-là d’un problème plus social que linguistique.

Bilinguisme et assimilation (La Presse, 19.2.9)



Bilinguisme et assimilation : une mise au point.
(La Presse, 19 février 2009)
Pierre Calvé, Ph.D. - http://pierre-calve.blogspot.com/

En tant qu’universitaire ayant consacré 35 ans à la didactique des langues secondes, je me crois aussi autorisé que MM Lévy-Beaulieu, Rose et Michaud à exprimer mon point de vue sur la question. Voici donc quelques faits qui devraient aider à remettre  certaines pendules à l’heure.

Apprendre à communiquer efficacement dans une langue seconde, en plus de procurer d’évidents avantages sur le plan utilitaire, comporte de nombreux bénéfices sur le plan du développement cognitif, social et affectif.

Qu’on le veuille ou non, l’anglais est la langue des communications internationales et sa place parmi les autres matières scolaires fondamentales est indiscutable. Et ceux qui ont la chance de maîtriser deux langues aussi prestigieuses et utiles que le français et l’anglais font l’envie du reste de l’humanité.

Laisser entendre qu’on ne devrait pas « trop » enseigner l’anglais afin d’éviter que tous les Québécois ne deviennent bilingues et finissent par abandonner leur langue maternelle est une aberration.  On ne cesse pas de marcher parce qu’on apprend à nager. L’abandon de sa langue en faveur d’une autre par un peuple dépend d’autres facteurs, tant sociaux qu’économiques, et il faut s’assurer, à l’aide de mesures comme la loi 101 et les politiques d’immigration, que « le milieu ambiant » permette au français de continuer de vivre et de s’épanouir au Québec. Une langue disparaît parce que ses espaces vitaux (famille, école, quartiers…) et ses fonctions propres (travail, loisirs…) disparaissent un à un. Les francophones ne se mettront pas à parler anglais entre eux parce qu’ils sont bilingues…

Il est clair qu’il est plus facile d’apprendre une langue seconde quand on est jeune, quand on le fait intensivement et dans le cadre d’activités significatives et pertinentes.  Combien de générations d’apprenants avons-nous sacrifiées,  et « écœurées », à leur enseigner l’anglais au compte-gouttes, à l’aide d’exercices grammaticaux aussi fastidieux qu’inefficaces? Les expériences des dernières  années en immersion et en enseignement intensif montrent hors de tout doute l’efficacité de ces dernières approches, et le fait que non seulement elles ne se font pas au détriment de la langue maternelle, mais contribuent jusqu’à un certain point à en améliorer la connaissance.

Une fois atteint le seuil du bilinguisme fonctionnel, une fois dépassé le fameux « stade de la frustration », on peut consacrer son temps et ses énergies, aux niveaux supérieurs, à des choses plus rentables, sur le plan éducatif, que l’ânonnement d’énoncés répétitifs et insignifiants.

Pierre Calvé, Ph.D. (linguistique)